Des mots en remparts
Chronique « Un psy hors les murs », par Salim Rzin
Toxique, trauma, pervers narcissique : quand le vocabulaire psy s’invite dans nos disputes
Qui n’a jamais poussé la porte d’un cabinet de psy, ou au moins imaginé ce qui s’y passe, après une scène de thérapie vue dans un film ou un documentaire ? Souvent, ce que l’on imagine n’est pas très loin de la réalité, en tout cas au début, car il s’agit de prendre la parole et de raconter un fragment de son histoire, actuelle, ancienne ou à venir.
En couple, l’impression est souvent la même : on amène son partenaire pour « lui faire comprendre qu’il est dans le déni », « lui dire qu’il ne respecte pas mes limites », peut-être même pour le changer. En individuel, la demande est légitimement centrée sur le ressenti : « je suis en burn-out », « je fais des crises d’angoisse », ou bien cette formulation étrangement ordinaire : « je n’ai pas de gros problèmes, tout va, mais j’ai besoin de travailler sur moi ».
J’observe, de plus en plus, une démocratisation de termes longtemps restés cloîtrés dans l’enceinte du cabinet. Certains ont pu se libérer et libérer, représenter et armer les personnes, leur permettre de mieux s’exprimer, de faire entendre leur parole et de définir leurs limites. Arracher les mots, en inventer, se les approprier pour se faire une place dans le monde mérite d’être salué. C’est loin d’être un droit acquis, car c’est une revendication perpétuellement, nécessairement renouvelée, d’autant que certains de ces mots ont longtemps servi à stigmatiser : l’homosexualité a figuré dans le DSM-II américain jusqu’à sa déclassification en 1973.
Comme tout progrès, celui-ci a son revers. Je remarque un phénomène curieux, qui s’interpose souvent dans le dialogue : ce qui était censé aider à communiquer peut aujourd’hui conditionner la parole elle-même. C’est très présent dans le couple, mais pas seulement : entre amis, au travail, avec ses propres enfants. Et c’est bien plus universel qu’une communauté ou un combat en particulier.
Les mots ne sont pas neutres ; ils sont faits pour être utilisés, parfois maltraités, mais surtout usés. C’est ainsi, par l’usage, qu’une société décide de son avenir et manie sa culture. Ces mots ne sont pas creux, ils portent une histoire, une charge et un affect, et cela exige un travail particulier.
La dispute qui tourne au diagnostic
« C’est devenu toxique pour moi. » « Elle dissocie complètement. » Et le best-seller : « c’est un pervers narcissique », une expression tirée de la perversion narcissique décrite par Paul-Claude Racamier, qu’il est difficile, voire impossible, de diagnostiquer à la maison. Employés ainsi, ces mots déplacent ce qui se passait entre nous vers ce qui serait en l’autre, et le conflit devient une propriété, un caractère. Le problème commence lorsque le mot ne désigne plus un acte ou une situation, mais prétend expliquer à lui seul toute une personne. Ces termes décrivent pourtant des situations réelles, parfois graves. Quand le danger est là, ils doivent être entendus à la lettre, et sans délai. Vouloir échapper à la douleur ou à la maltraitance n’a pas besoin d’un diagnostic ; la légitimité de partir suffit. Ici, je constate leur glissement vers le désaccord ordinaire, où ils s’usent, et où leur charge se retourne contre ce qu’ils étaient faits pour nommer.
Je m’arrête sur « traumatisant », terrain glissant s’il en est. Le mot surgit aujourd’hui dans l’instant, à peine l’événement survenu. Or un traumatisme s’appréhende aussi dans le temps, et par ses effets. Pour le psychanalyste, il désigne ce qui fait effraction et que le psychisme ne parvient pas à intégrer ; il ne prend souvent sa portée que dans l’après-coup. La porte du métro qui se referme trop vite, un refus reçu par lettre ou par e-mail : ces événements ne constituent pas en eux-mêmes un traumatisme ; ce sont des effets du réel, sauf lorsqu’ils prennent une portée particulière ou réveillent autre chose, plus ancien. Ferenczi, neurologue et psychanalyste hongrois, rappelait que ce qui fait trauma, c’est aussi le désaveu qui suit, quand personne n’entend. Employer « trauma » sans discernement, c’est risquer d’user le mot pour ceux qui en portent réellement la marque. On dit, dans le langage courant, « trauma » pour être entendu, pour susciter la surprise, et le mot rend parfois l’écoute impossible. Il arrive aussi qu’il soit le premier dont une personne dispose pour faire reconnaître une souffrance jusque-là minimisée.
Avec les enfants, c’est « TDAH », « HPI », « HPE » : un diagnostic, un profil, une étiquette et parfois un traitement. Quand le diagnostic existe, il soulage, en retirant une culpabilité. Mais lorsque le mot finit par tenir lieu de réponse, sans distinction entre ce qui relève de la particularité de l’enfant et ce qui relève de l’éducation, là où tout le monde est dépassé et épuisé, parents comme enfants, il ferme la question. L’éducation des enfants reste une responsabilité partagée, car il faut tout un village pour élever un enfant, dit un proverbe que l’on attribue à l’Afrique, devenu en anglais it takes a village. Les diagnostics, quels qu’ils soient, ne poussent qu’à adapter l’éducation, non à la voir s’évaporer. Le diagnostic ne change rien à la nature de la difficulté quotidienne ; il est la première étape d’une épopée familiale, non la réponse à une souffrance qui, sinon, devient souterraine.
Nous pouvons nous réjouir que ces mêmes termes soient sortis des livres, des institutions ou d’un répertoire des troubles, et veiller à ce qu’ils ne deviennent pas des remparts. Cet usage clôt l’échange.
Du verdict à la parole
Le même mot peut pourtant ouvrir ou clore. Au cabinet, il est un point de départ : on le reprend, on le déplie au fil du quotidien, jusqu’à ce qu’il dise quelque chose de soi et de son monde. Dans la dispute, il devient un point d’arrivée, un verdict. Il faut parfois dézoomer, prendre du recul sur le mot, pour que la pensée respire et que l’émotion trouve sa place la plus brute, afin de mieux la vivre ou l’adresser.
Ce qui se perd, c’est une langue plus humaine : « Tu m’as blessé.e », « Je suis fatigué.e », « Je suis désolé.e ». Ces mots-là disent ce que l’on ressent, et laissent à l’autre une place pour répondre, sans garantir ni écoute ni réparation.
Pour aller plus loin
- Freud, S. (2010). Au-delà du principe de plaisir (J. Laplanche et J.-B. Pontalis, trad. ; préface d’É. Pestre). Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot ». (Œuvre originale publiée en 1920)
- Ferenczi, S. (2016). Confusion de langue entre les adultes et l’enfant (trad. du Coq-Héron ; préface de G. Harrus-Révidi). Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot ». (Œuvre originale publiée en 1932)
- Ehrenberg, A. (2012). La Société du malaise. Odile Jacob, coll. « Poches ». (Première édition 2010)
- Rzin, S. (2026, 17 août). « Ceci n’est pas un monstre : quand la psychanalyse devient tribunal ». ActuaLitté. Lire l’article